Ces facteurs qui influencent le processus de publication
by Fabrice Gabarrot
Le billet d’aujourd’hui porte sur le processus de publication. En 1999, Petty, Flemming et Fabrigar publiaient un article analysant le processus de publication d’une revue (prestigieuse) de psychologie sociale, à savoir, le Personality and Social Psychology Bulletin (une des revues phares de notre discipline).
Dans cet article, les auteurs étudient les facteurs déterminant l’acceptation pour publication d’articles en première soumission ainsi que l’accord inter-experts concernant ces articles, pendant une période de 3 ans et demi. S’appuyant sur la littérature déjà existante sur l’analyse du processus de publication (voir, par exemple, Marsh & Ball, 1989 ; Peters & Ceci, 1982 ; Zuckerman & Merton, 1971), ils évaluent l’impact de caractéristiques du manuscrit , de son premier auteur , des experts, et de l’éditeur.
Caractéristiques du manuscrit :
- longueur du manuscrit (nombre de pages, en excluant bibliographie, notes de l’auteur, figures et tableaux)
- nombre d’expériences reportées
- longueur de la bibliographie (nombre d’entrées de la bibliographie)
- temps que mettent éditeur et experts pour rendre leur décision (délai séparant la réception du manuscrit de la notification de la décision finale)
Caractéristiques du premier auteur :
- genre
- prestige insitutionnel (évalué en combinant d’une part l’évaluation de l’institution par d’autres psychologues effectuée dans le cadre d’une évaluation des institutions universitaires par le National Research Council, et l’évaluation de la productivité de l’institution en psychologie ; voir Howard, Cole & Maxwell, 1987)
- prestige personnel (l’appartenance à la Society for Experimental Social Psychology est utilisé comme indicateur du prestige personnel du premier auteur, étant donné qu’il faut être nommé et élu par un ensemble de pairs pour faire partie de cette société)
- expérience (calculé sur la base du nombre d’années séparant la soumission de l’article de l’obtention du PhD)
Caractéristiques des experts :
- genre
- prestige personnel (évalué sur la même base que le prestige personnel du premier auteur)
- nombre d’experts
- temps mis pour retourner sa décision à l’éditeur
- évaluation des caractéristiques du manuscrit : qualité de la revue de la littérature, conceptualisation, méthodologie et analyses, et importance de l’article (évaluées sur des échelles en 3 points : 1 = insuffisante à 3 = bonne)
Caractéristiques de l’éditeur
- genre
- charge de travail (évaluée sur la base du nombre d’articles sous la responsabilité de l’éditeur)
- temps mis pour joindre les experts (délai entre la réception du manuscrit, et l’envoi aux experts)
- délai pour rendre sa décision (délai entre la réception de la dernière expertise, et la décision de l’éditeur)
- décision finale (3 options possible : 1 = accepté1, 2 = révision, et 3 = rejet / ressoumission)
Tableau 2. Coefficients de régression non standardisés pour les décisions de l’éditeur, des recommandations et des évaluations des experts régressées sur les caractéristiques du manuscrit, du premier auteur, des experts et de l’éditeur.
Hormis quelques évidences, comme par exemple, le fait que l’importance du problème soit le prédicteur le plus important de l’acceptation du manuscrit, il y a plusieurs choses à noter de cette analyse. D’une part, le degré d’accord inter-experts en ce qui concerne l’évaluation de la méthodologie et la décision d’accepter ou de rejeter le manuscrit est plus élevé lorsque les deux experts ont un prestige élevé (r = .32 et r=.40, respectivement) que lorsque les experts sont de prestige différent (r=.13 et r=.18, respectivement). Il semble que les experts qui ont un prestige élevé (i.e., qui appartiennent à la SESP) partage une certaine vision de la méthodologie et de la qualité d’un article méritant la publication. Je ne suis pas sociologue, mais je pense que c’est un résultat important à cause de sa signification en terme de rerpoduction sociale. J’aimerais avoir l’avis d’un sociologue des sciences sur le sujet. :)
D’autre part, ce qui m’a intéressé dans cet article, ce sont les résultats concernant la décision de l’éditeur. On peut voir que la décision de l’éditeur se base en partie sur des indices périphériques qui ne devraient pas jouer de rôle important dans le processus de publication. En particulier, on peut observer que le genre ou le prestige du premier auteur influence la décision de l’éditeur (analyse 1 dans le tableau 2) même quand on contrôle les caractéristiques propres au manuscrit (analyse 2). De même, on voit que le prestige des experts influence significativement la décision de l’éditeur.
Une autre variable qui me parait très intéressante concerne le sexe de l’auteur. Il ne fait pas bon être une femme dans le monde de la recherche, les femmes voyant leur probabilité d’être publiée être diminuée (p < .10) simplement en raison de leur sexe.
Ces résultats sont d’autant plus intéressant que l’effet de ces indices périphériques sur les recommandations des experts, notamment celui du prestige de l’auteur, disparaissent lorsqu’on contrôle les facteurs portant sur le manuscrit.
Généralement, les critiques du peer-reviewing focalisent leur attention sur les experts anonymes (voir, par exemple Frey, 2003). Les résultats de cet article sont important dans le sens ou ils montrent également que, même si la décision de l’éditeur est grandement influencée par les recommandations des experts, d’autres indices qui ne sont pas propres aux caractéristiques du manuscrit, mais plutôt à des jugements heuristiques concernant l’auteur, rentrent en ligne de compte dans la décision de l’éditeur, puis au final, dans la publication.
1 Seuls 4 articles sur les 749 reçus ont été acceptés sans révision (soit 0.53%), 196 ont été accepté avec révision (26.16%), et 549 ont reçu un rejet sec.
Référence principale
- Petty, R.E., Flemming, M.A., & Fabrigar, L.R. (1999). The review process at PSPB: Correlates of interreviewer agreement and manuscript acceptance. Personality and Social Psychology Bulletin, 25, 188-203. (Disponible sur le site du premier auteur )
Références
- Frey, B. L. (2003). Publishing as prostitution? – Choosing between one’s own ideas and academic success. Public Choice, 116, 205-223.
- Howard, G.S., Cole, D.A., & Maxwell, S.E. (1987). Research productivity in psychology based on publications in the journal of the American Psychological Association. American Psychologist, 42, 975-986.
- Marsh, H.W., & Ball, S. (1989). The peer review process used to evaluate manuscripts submitted to academic journals. Journal of Experimental Education, 57, 151-169.
- Peters, D.P., & Ceci, S.J. (1982) Peer-review practices of psychological journal: The fate of published articles, submitted again. Behavioral and Brain Sciences, 5, 743-750.
- Zuckerman, H., & Merton, R.K. (1971). Patterns of evaluation in science: Institutionalization, structure, and functions of the referee system. Minerva, 9, 66-100.
Comments
Excellente synthèse de ce très bon article. Juste une remarque : tu notes "genre" dans les caractéristiques de l’expert et de l’auteur. Or les auteurs ne s’intéressent pas au genre de l’expert ou de l’auteur (heureusement !) mais au sexe. Et, comme tu le sais, le genre ne recoupe pas systématiquement le sexe. D’ailleurs tu parles de l’effet de la variable sexe ensuite dans ton texte.
Sinon, j’avais fait une communication au Colloque Science, Innovation technologique et Société (colloque de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française) en 2003. Il faudrait que je retrouve mon texte pour te l’envoyer. il s’intitulait : "Communication scientifique et évaluation : l’exemple d’une revue de psychologie sociale". Je te laisse deviner le nom de la revue… en le retravaillant, et en le complétant, il pourrait même peut-être faire un article d’ailleurs ! T’as un peu de temps en ce moment pour que l’on travaille ensemble ? ;o)
Et si tu ne connais pas encore, je te conseille (pour un prochain billet !) :
Van Lange, P. A. M. (1999). Why authors believe that reviewers stress limiting aspects of manuscripts: the SLAM effect in peer review. Journal of Applied Social Psychology. 29(12), 2550-2566.
Salut,
Pour la question genre/sexe, je sais que le genre n’est pas systématiquement équivalent au sexe. Le sexe est une réalité biologique, et le genre est un construit psychologique/social. Je parle de genre parce que les auteurs parlent du genre. Accessoirement, je pense que genre est plus adapté que sexe dans ce cas, étant donné que Petty et coll. déterminent le genre de l’auteur de façon indirecte (notamment à l’aide du prénom de l’auteur du manuscrit). J’ignore dans quelle mesure le terme le plus adapté est genre ou sexe, ou même si il faut faire une distinction entre le "genre" des auteurs (indirectement déterminé) et le "sexe" de l’éditeur et des experts (qui, on peut le supposer, est connu des auteurs de l’article).
Pour faire un article avec toi, volontiers, par contre, "en ce moment", entre la rédaction de la thèse, la RePS, les articles, quelques cours, etc., je n’ai pas énormément de temps. Mais garde l’idée dans un coin de ta mémoire, et on en reparle en Septembre (ou un peu plus tard). :)
Merci Fabrice et Sylvain pour ces informations, je ne reviendrai pas sur la distinction genre/sexe (Roland Pfefferkorn dans un de ces derniers ouvrages insiste dessus), mais sur une demande de Fabrice. Outre la notion de reproduction sociale, Bourdieu comprenait notre microcosme scientifique comme un champ.
Deux liens là-dessus :
http://www.erudit.org/revue/rs/2002/v43/n3/000608ar.html
http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=ARSS_148_0047
[...] Au sein de la blogosphère scientifique, le débat prend forme à propos de la publication (ici), mais surtout du refus adressé à certains auteurs (ici). Enro vient de publier sur son blog un [...]